[Exclusif] - Ceuta: une crise migratoire aux multiples visages, un défi pour la jeunesse marocaine... By- Karima Rhanem
- gherrrabi
- il y a 13 heures
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Dernière mise à jour : il y a 6 heures

Ceuta : une crise migratoire aux multiples visages, un défi pour la jeunesse marocaine.... Par Karima Rhanem, experte en politiques de la jeunesse
Les images ont fait le tour du monde en quelques heures. En l'espace de quelques jours, des dizaines de milliers de personnes ont convergé vers les abords de Ceuta et, dans une moindre mesure, de Melilla, deux villes administrées par l'Espagne sur la côte nord du Maroc, dont le statut fait l'objet d'un différend historique, le Royaume en revendiquant la souveraineté. Des adolescents munis de bouées, de jeunes hommes se jetant à la mer, des femmes, des familles entières, de jeunes mariés, des mineurs non accompagnés et, selon plusieurs témoignages largement relayés, une mère tentant la traversée avec un nourrisson âgé de quelques jours seulement : rarement un épisode migratoire aura autant retenu l'attention des opinions publiques de part et d'autre de la Méditerranée.
L'événement a immédiatement donné lieu à une profusion d'interprétations. Certains commentaires ont présenté ces scènes comme la démonstration de l'échec du modèle de développement marocain, tandis que d'autres les ont analysées presque exclusivement sous l'angle géopolitique, alimentant parfois des hypothèses qui dépassaient les faits établis. D'autres analyses encore ont insisté sur le rôle des réseaux sociaux, des réseaux de traite des êtres humains ou des récentes évolutions du cadre juridique espagnol relatives au retour immédiat des migrants interceptés en mer.
Les autorités marocaines ont, pour leur part, souligné que ces événements résultaient de l'interaction de plusieurs facteurs : la diffusion d'informations trompeuses sur les réseaux sociaux, l'action de réseaux criminels spécialisés dans le trafic de migrants ainsi que les interprétations erronées de certaines décisions judiciaires espagnoles, qui ont pu laisser croire qu'il était désormais possible d'atteindre plus facilement le territoire européen sans conséquences immédiates. Plusieurs enquêtes journalistiques menées en Espagne, notamment par La Razón, ont également mis en évidence le rôle joué par des comptes anonymes sur TikTok, WhatsApp et d'autres plateformes numériques dans la diffusion d'itinéraires, de conseils pratiques et de messages encourageant les départs. D'autres travaux fondés sur des analyses OSINT et SOCMINT, publiés ultérieurement dans la presse espagnole, suggèrent que cette campagne numérique s'est progressivement structurée au cours des semaines précédant les événements, tout en restant prudents quant à l'identification de ses véritables organisateurs.
Les jours qui ont suivi ont également été marqués par une bataille des chiffres. Le ministère marocain de l'Intérieur a estimé qu'environ 40 000 personnes s'étaient dirigées vers Ceuta et un peu plus d'un millier vers Melilla, tandis que les autorités espagnoles ont publié d'autres données relatives aux retours, aux personnes encore présentes dans l'enclave et aux opérations conduites après les franchissements. Ces chiffres ne sont pas directement comparables. Ils ne reposent ni sur les mêmes méthodologies ni sur les mêmes indicateurs et renvoient à des réalités distinctes : personnes observées en mouvement vers la frontière, franchissements effectifs, retours, ou encore personnes demeurant à Ceuta plusieurs jours après les événements. Comme dans toute crise migratoire d'une telle ampleur, les statistiques doivent donc être interprétées avec prudence et replacées dans leur contexte opérationnel.
Au-delà de ces divergences, un constat fait néanmoins consensus. L'ampleur de la mobilisation était sans précédent. Les autorités de Ceuta ont rapidement vu leurs capacités d'accueil saturées, notamment pour les mineurs non accompagnés, tandis que les autorités marocaines et espagnoles ont engagé une coopération étroite afin d'organiser les retours et de rétablir progressivement la situation. Les deux gouvernements ont d'ailleurs reconnu publiquement que cette coopération avait été déterminante pour éviter une crise humanitaire encore plus grave.
Pourtant, si les circonstances immédiates de la crise ont été largement commentées, une question essentielle demeure étonnamment peu explorée.
Pourquoi des dizaines de milliers de personnes, dont une majorité de jeunes mais aussi des familles, des femmes, des mineurs, des ressortissants algériens et des migrants originaires d'Afrique subsaharienne, ont-elles été prêtes à répondre en quelques heures à un appel dont l'issue était profondément incertaine et les risques parfaitement connus ?
Pour le Maroc, cette question mérite une attention particulière. Car si les mouvements observés à Ceuta relèvent d'une dynamique migratoire régionale qui dépasse largement les seuls ressortissants marocains, ils interrogent aussi la capacité des politiques publiques à répondre aux aspirations d'une nouvelle génération. La véritable question n'est donc pas de savoir pourquoi la migration irrégulière existe — elle accompagne depuis longtemps l'histoire de la Méditerranée occidentale — mais pourquoi cet épisode a suscité un niveau inédit de disponibilité au départ chez une partie de la jeunesse.
C'est précisément cette question que cet article se propose d'examiner. Plus qu'une crise frontalière ou diplomatique, Ceuta constitue un révélateur des profondes mutations qui traversent aujourd'hui la jeunesse marocaine : l'évolution de ses aspirations, son rapport au travail, à la mobilité, aux réseaux sociaux, aux institutions et, plus largement, à la promesse même du développement. Ce faisant, cette crise invite à dépasser les lectures réductrices pour ouvrir une réflexion plus large sur la prochaine étape du développement du Royaume.
Une jeunesse marocaine en pleine mutation
L'une des principales limites des débats suscités par les événements de Ceuta est qu'ils ont souvent traité la jeunesse marocaine comme un groupe homogène. Or, rien n'est plus éloigné de la réalité. La génération qui arrive aujourd'hui à l'âge adulte est probablement la plus diverse que le Maroc ait connue depuis son indépendance. Elle est née dans un pays profondément différent de celui de ses parents, marqué par l'ouverture économique, la généralisation de l'enseignement, l'accès massif à Internet, la diffusion des smartphones et l'intégration progressive du Royaume dans les chaînes de valeur mondiales.
Cette génération n'a pas grandi dans le Maroc des années 1980 ou 1990. Elle a grandi dans un pays qui a investi massivement dans les infrastructures, développé l'industrie automobile et aéronautique, renforcé son positionnement logistique autour du port Tanger Med, accéléré la transition énergétique et multiplié les grands projets structurants. Les indicateurs macroéconomiques témoignent d'une transformation profonde du pays, même si celle-ci demeure confrontée à des contraintes importantes liées aux inégalités territoriales, à la sécheresse, aux tensions sur le marché du travail et aux chocs économiques internationaux.
Pourtant, cette transformation économique ne produit pas partout le même sentiment d'opportunité. C'est là que réside le paradoxe.Au cours des vingt-Sept dernières années, le Maroc a incontestablement renforcé ses capacités économiques et modernisé de nombreux secteurs stratégiques. Mais, parallèlement, une partie de la jeunesse exprime des attentes nouvelles auxquelles les politiques publiques peinent parfois à répondre avec la même rapidité. Pour beaucoup de jeunes, la question ne se limite plus à l'accès à un emploi ; elle concerne également la qualité de cet emploi, les perspectives d'évolution, le niveau de rémunération, l'accès au logement, la mobilité sociale, le sentiment de reconnaissance et la possibilité de construire un projet de vie.
Les témoignages recueillis à la suite des événements de Ceuta illustrent cette diversité des trajectoires. Certains jeunes déclaraient être sans emploi ni formation. D'autres occupaient des emplois précaires qu'ils jugeaient insuffisamment rémunérés ou trop pénibles au regard de leurs attentes. Quelques-uns expliquaient avoir vendu des biens personnels afin de financer leur déplacement vers le nord du pays, tandis que d'autres affirmaient simplement vouloir tenter leur chance, convaincus que cette occasion ne se représenterait peut-être jamais. À l'inverse, de nombreux récits ont également montré que plusieurs migrants, une fois arrivés à Ceuta, ont rapidement découvert une réalité très éloignée des représentations diffusées sur les réseaux sociaux : impossibilité de rejoindre la péninsule Ibérique, centres d'accueil saturés, difficultés d'approvisionnement, tensions avec une partie de la population locale et retour volontaire vers le Maroc pour certains d'entre eux.
Ces situations montrent que les motivations ne peuvent être réduites à la seule pauvreté. Elles ne peuvent pas davantage être expliquées uniquement par les réseaux sociaux, par les réseaux criminels ou par les évolutions du droit espagnol. Ces facteurs ont incontestablement joué un rôle dans le déclenchement de la mobilisation, mais ils n'en expliquent pas, à eux seuls, l'ampleur.
La véritable question est ailleurs. Pourquoi un message diffusé sur les réseaux sociaux, qu'il soit exact, trompeur ou largement exagéré, a-t-il trouvé un tel écho auprès d'une partie de cette génération ? Pourquoi des milliers de jeunes ont-ils été disposés à entreprendre un voyage de plusieurs centaines de kilomètres, parfois en famille, pour tenter une traversée dont ils connaissaient pourtant les risques ?
Autrement dit, les réseaux sociaux n'ont pas créé les aspirations ; ils ont révélé leur intensité et accéléré leur expression. Comprendre Ceuta suppose donc moins d'analyser les algorithmes que de s'interroger sur les attentes d'une génération dont les références, les modes d'information et les horizons se construisent désormais dans un espace largement numérique, où les comparaisons avec le reste du monde sont permanentes et instantanées.
Le paradoxe marocain : quand le développement ne suffit plus à produire un sentiment d'opportunité
Réduire les événements de Ceuta à un simple symptôme d'échec du développement marocain serait une erreur d'analyse. Les progrès accomplis par le Royaume au cours des deux dernières décennies sont difficilement contestables. Le Maroc a profondément transformé ses infrastructures, consolidé sa stabilité macroéconomique, développé des filières industrielles compétitives, investi dans les énergies renouvelables, modernisé son réseau ferroviaire, construit le complexe portuaire Tanger Med devenu une référence internationale et renforcé son attractivité auprès des investisseurs étrangers. Peu de pays africains et méditerranéens ont connu une telle accélération de leur transformation économique sur une période aussi courte.
La crise de Ceuta ne fait pas émerger un défi nouveau. Depuis vingt-sept ans, les Discours du Trône et les principales orientations stratégiques du Royaume accordent une place centrale à la jeunesse, à l'emploi, à la formation, aux compétences, à l'investissement productif, à l'amélioration des services publics et à la réduction des disparités territoriales. Cette continuité montre que les défis mis en lumière par les événements de Ceuta s'inscrivent dans des préoccupations exprimées de longue date au plus haut niveau de l'État.
Au fil des années, les discours royaux ont régulièrement insisté sur la nécessité de faire en sorte que le développement économique se traduise par des opportunités concrètes pour les citoyens, notamment les jeunes. Plus récemment, le Souverain a appelé à placer le citoyen au cœur de l'action publique, à améliorer la qualité des services d'éducation et de santé, à renforcer l'employabilité des jeunes, à valoriser la formation professionnelle, à stimuler l'investissement créateur d'emplois et à réduire les disparités territoriales.
Cette orientation s'est encore affirmée dans le Discours du Trône de 2025, qui réaffirme la nécessité d'un développement plus inclusif afin que les bénéfices de la croissance profitent à l'ensemble des citoyens et des territoires, évitant ainsi un Maroc évoluant « à deux vitesses ».
Les événements de Ceuta ne remettent donc pas en cause cette vision ; ils rappellent au contraire toute son actualité. Ils montrent que le véritable défi n'est plus seulement de créer de la croissance, mais de faire en sorte que cette croissance soit perçue comme porteuse de perspectives réelles par une génération dont les attentes ont profondément évolué.
Car la jeunesse marocaine de 2026 n'est plus celle d'il y a vingt ans. Elle appartient à une génération connectée en permanence au reste du monde. Elle compare instantanément les salaires, les modes de vie, les trajectoires professionnelles et les possibilités de mobilité. Elle s'informe principalement par les réseaux sociaux, construit ses références dans un univers numérique et nourrit des aspirations qui dépassent souvent les indicateurs économiques traditionnels. Pour cette génération, la question n'est pas uniquement de trouver un emploi ; elle est aussi de savoir quel avenir cet emploi permet de construire.
C'est précisément là que réside la nouvelle équation des politiques publiques. Pendant longtemps, le développement a été principalement évalué à travers les infrastructures, les investissements ou les performances macroéconomiques. Ces dimensions demeurent essentielles. Mais elles ne suffisent plus, à elles seules, à mesurer la manière dont les jeunes vivent leur avenir. Le véritable enjeu devient celui de la conversion du développement en opportunités perçues : un développement qui ne se contente pas de produire de la richesse, mais qui renforce également la confiance, la mobilité sociale et la conviction que chacun peut trouver sa place dans son propre pays.
Cette distinction est fondamentale. Elle explique pourquoi deux jeunes vivant dans un même environnement économique peuvent porter des regards radicalement différents sur leur avenir. Elle explique aussi pourquoi certains choisissent d'investir, d'entreprendre ou de se former, tandis que d'autres se montrent prêts à prendre des risques considérables pour tenter une migration dont l'issue demeure profondément incertaine.
C'est à cette intersection entre développement, aspirations, confiance et perception que se situe, aujourd'hui, le principal défi des politiques publiques destinées à la jeunesse marocaine.
Une jeunesse plurielle appelle des politiques publiques renouvelées
L'une des principales leçons de la crise de Ceuta est qu'il n'existe pas une jeunesse marocaine, mais des jeunesses marocaines. Les images qui ont marqué les opinions publiques ont parfois donné l'impression d'un mouvement uniforme. Or, les témoignages recueillis des deux côtés de la frontière racontent une histoire beaucoup plus complexe.
Parmi les personnes qui ont tenté la traversée figuraient des jeunes sans emploi ni formation, mais aussi des travailleurs précaires, des diplômés en quête d'une première insertion professionnelle, des femmes, des familles, des mineurs, des jeunes couples et même des personnes disposant déjà d'un revenu ou de biens personnels. Cette diversité des profils invite à dépasser les explications qui réduisent le phénomène à la seule pauvreté ou au seul chômage.
C'est dans ce contexte que la situation des jeunes dits NEET — ni en emploi, ni en études, ni en formation — mérite une attention particulière. Leur vulnérabilité ne résulte pas seulement d'une absence de revenu ; elle traduit souvent une rupture progressive avec les principaux mécanismes d'intégration économique et sociale. Plus cette situation se prolonge, plus elle risque d'alimenter le découragement, la perte de confiance dans les institutions et une disponibilité accrue à saisir des opportunités perçues comme exceptionnelles, même lorsqu'elles comportent des risques considérables.
Mais concentrer toute l'attention sur les seuls NEET serait une autre erreur d'analyse.
Les événements de Ceuta ont également rappelé qu'une partie des jeunes insérés dans le marché du travail expriment eux aussi un profond sentiment d'insatisfaction. Les difficultés ne concernent pas uniquement l'accès à un emploi, mais également son niveau de rémunération, ses conditions d'exercice, les possibilités de progression professionnelle ou encore l'accès au logement et à l'autonomie. Un emploi ne garantit plus nécessairement le sentiment d'avoir trouvé sa place dans la société.
Parallèlement, une autre partie de la jeunesse marocaine suit une trajectoire très différente. Des milliers de jeunes créent chaque année leur entreprise, rejoignent les nouveaux métiers de l'industrie, des services, du numérique ou des plateformes digitales, poursuivent des études supérieures ou développent des projets innovants. Cette réalité est tout aussi importante que les difficultés rencontrées par d'autres catégories de jeunes. Elle rappelle que la jeunesse marocaine ne peut être enfermée dans une représentation uniforme, qu'elle soit exclusivement optimiste ou exclusivement pessimiste.
Cette diversité explique également pourquoi les politiques publiques doivent évoluer. Pendant longtemps, les programmes destinés à la jeunesse ont principalement cherché à répondre au chômage. Cet objectif demeure essentiel, mais il ne suffit plus. Les attentes de la génération actuelle dépassent largement la seule question de l'emploi. Elles concernent les compétences, la qualité de la formation, la mobilité sociale, l'accès au logement, la santé mentale, la participation citoyenne, les opportunités offertes par l'économie numérique et, plus largement, la capacité de chacun à se projeter dans l'avenir avec confiance.
Autrement dit, la question n'est plus seulement de créer davantage d'emplois. Elle consiste à construire un environnement dans lequel des profils de jeunes très différents peuvent trouver des parcours adaptés à leurs aspirations, à leurs compétences et aux réalités économiques du pays.
C'est précisément pourquoi la crise de Ceuta ne doit pas être interprétée uniquement comme un épisode migratoire. Cette évolution générationnelle impose désormais de repenser les politiques publiques de jeunesse afin de mieux répondre à des aspirations devenues plus diversifiées et plus exigeantes.
Du développement économique à l'économie des aspirations
Pendant longtemps, le succès des politiques publiques a été principalement évalué à travers des indicateurs économiques : le taux de croissance, le volume des investissements, les exportations, les infrastructures ou encore la création d'emplois. Ces indicateurs demeurent essentiels et le Maroc peut légitimement revendiquer des progrès significatifs dans plusieurs de ces domaines. Mais les événements de Ceuta rappellent qu'ils ne suffisent plus, à eux seuls, à comprendre la manière dont une nouvelle génération perçoit son avenir.
La jeunesse marocaine a grandi dans un contexte marqué par l'accélération de la révolution numérique, la généralisation des réseaux sociaux et, plus récemment, l'essor de l'intelligence artificielle. Ces transformations ont profondément modifié les modes d'information, d'apprentissage, les références culturelles et les aspirations individuelles. Chaque jour, des millions de jeunes comparent en temps réel leurs conditions de vie, leurs perspectives professionnelles et leurs possibilités de mobilité avec celles de leurs homologues en Europe, en Amérique du Nord, dans les pays du Golfe ou ailleurs.
Cette comparaison permanente produit un phénomène nouveau. Les attentes progressent souvent plus vite que les transformations économiques elles-mêmes. Un pays peut continuer à se développer objectivement, tout en voyant une partie de sa jeunesse éprouver un sentiment croissant d'impatience, voire de frustration, lorsque les opportunités auxquelles elle aspire ne semblent pas évoluer au même rythme que ses ambitions.
C'est précisément ce qui distingue la génération actuelle. Pour une partie de ces jeunes, la question ne consiste plus seulement à accéder à un emploi, mais à trouver un emploi qui offre des perspectives d'évolution, une rémunération jugée digne, un équilibre de vie, une autonomie résidentielle et la possibilité de réaliser leurs projets personnels. Le développement est désormais évalué non seulement à travers ce qu'il produit, mais aussi à travers ce qu'il permet d'espérer.
Les témoignages recueillis après les événements de Ceuta illustrent cette évolution. Les décisions individuelles ne sont pas uniquement dictées par des conditions économiques objectives, mais aussi par les représentations que chacun se construit de l'avenir.
Cela ne signifie pas que les difficultés économiques soient secondaires. Elles demeurent bien réelles pour une partie importante de la jeunesse marocaine. Mais elles ne suffisent pas à expliquer pourquoi certains choisissent de partir tandis que d'autres, confrontés à des situations comparables, investissent dans une formation, créent une entreprise, rejoignent un secteur industriel ou développent une activité indépendante. Entre les contraintes économiques et la décision de migrer s'intercalent des facteurs plus difficiles à mesurer : les aspirations, la confiance, les réseaux sociaux, les expériences personnelles, les influences familiales, les comparaisons internationales ou encore le sentiment que les efforts consentis permettront — ou non — d'améliorer sa situation.
La crise de Ceuta rappelle ainsi que le développement ne peut plus être pensé uniquement comme une accumulation d'infrastructures ou une progression des indicateurs macroéconomiques. Il doit également être capable de produire un sentiment d'opportunité, c'est-à-dire la conviction, chez une majorité de jeunes, que leur avenir peut être construit dans leur propre pays. C'est probablement là que se situe aujourd'hui le principal défi des politiques publiques destinées à la jeunesse.
Le numérique n'a pas créé la crise, il a accéléré les aspirations
L'une des principales erreurs commises dans les premiers commentaires a été de faire des réseaux sociaux la cause principale des événements. Les plateformes numériques ont incontestablement joué un rôle important, mais elles ne sauraient expliquer, à elles seules, pourquoi des milliers de personnes ont décidé de converger vers Ceuta.
Les enquêtes menées après les événements convergent sur un point. Des comptes anonymes sur TikTok, WhatsApp et d'autres plateformes ont diffusé pendant plusieurs semaines des vidéos, des cartes, des itinéraires, des conseils pratiques et des messages laissant croire que l'accès à Ceuta était devenu plus facile. Plusieurs médias espagnols ont également établi que la récente décision de la Cour suprême espagnole concernant le régime applicable aux migrants interceptés en mer avait fait l'objet d'interprétations erronées, largement amplifiées sur les réseaux sociaux. Le ministère marocain de l'Intérieur a lui aussi identifié la diffusion d'informations trompeuses, l'action des réseaux de traite des êtres humains et les mauvaises interprétations de certaines évolutions juridiques parmi les principaux facteurs ayant favorisé cette mobilisation.
Des travaux d'analyse numérique publiés dans la presse espagnole vont encore plus loin. Fondés sur des techniques d'OSINT et de SOCMINT, ils décrivent un écosystème numérique particulièrement actif durant les semaines précédant la crise, impliquant des comptes et des groupes opérant depuis plusieurs pays, notamment le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la France et les États-Unis. Sans attribuer cette campagne à une organisation précise, ces analyses montrent que les messages diffusés ne relevaient pas uniquement de la désinformation spontanée. Ils combinaient vidéos virales, informations logistiques, points de rendez-vous, itinéraires, horaires et conseils pratiques, transformant progressivement les réseaux sociaux en véritables outils de mobilisation.
Mais réduire Ceuta à une manipulation numérique serait tout aussi réducteur que d'y voir le simple produit de la pauvreté.
Les facteurs numériques ont surtout joué un rôle de catalyseur. Ils accélèrent la circulation des récits, synchronisent les comportements et amplifient les émotions collectives. Ils peuvent convaincre qu'une opportunité exceptionnelle est en train de s'ouvrir. Ils ne peuvent cependant produire un tel effet que lorsqu'ils rencontrent un terrain déjà réceptif.
C'est probablement là que réside la principale leçon de Ceuta. Le véritable sujet n'est pas tant la puissance des algorithmes que la disponibilité d'une partie de la jeunesse à croire qu'un changement radical de trajectoire était possible. Les réseaux sociaux ont servi de catalyseur ; ils n'ont pas créé les attentes, les frustrations ou les espoirs qui leur préexistaient.
Cette observation dépasse d'ailleurs le seul cas marocain. Partout dans le monde, les plateformes numériques transforment la manière dont les jeunes perçoivent la mobilité, le travail, la réussite et les frontières. Elles réduisent les distances entre les imaginaires, accélèrent les comparaisons sociales et donnent parfois l'impression que des opportunités lointaines sont immédiatement accessibles. La frontière physique demeure, mais la frontière psychologique s'est profondément déplacée.
Dans le cas de Ceuta, cette évolution est d'autant plus importante que la ville représente, pour beaucoup, la première étape d'un parcours migratoire vers l'Europe. Or, la réalité s'est révélée bien différente de l'image véhiculée en ligne. Nombre de migrants se sont retrouvés bloqués dans l'enclave, sans possibilité de rejoindre la péninsule Ibérique. Plusieurs témoignages ont évoqué le manque de nourriture, les difficultés d'hébergement, l'impossibilité de poursuivre leur voyage, ainsi que les tensions ou les manifestations d'hostilité rencontrées sur place. Pour beaucoup, l'expérience vécue a rapidement démenti les promesses implicites qui avaient circulé sur les réseaux sociaux.
Cette réalité rappelle une évidence souvent oubliée : dans les sociétés numériques, les politiques publiques ne doivent plus seulement répondre aux défis économiques et sociaux. Elles doivent également répondre aux défis informationnels. Lutter contre les réseaux criminels, combattre la désinformation, diffuser une information fiable et développer l'esprit critique deviennent désormais des composantes à part entière des politiques migratoires et des politiques de jeunesse.
Une responsabilité partagée à l'échelle méditerranéenne et africaine
La crise de Ceuta rappelle également qu'il serait erroné de considérer les migrations irrégulières comme un défi exclusivement marocain. Si les images des derniers jours ont principalement mis en avant les jeunes Marocains, la réalité observée sur le terrain était plus complexe. Les autorités espagnoles ont indiqué que plusieurs milliers de personnes demeuraient encore à Ceuta après les principaux mouvements de retour, parmi lesquelles figuraient des ressortissants Algériens et des migrants originaires de plusieurs pays d'Afrique subsaharienne. Les dispositifs d'accueil de la ville ont rapidement été saturés, notamment pour les mineurs non accompagnés, illustrant le caractère régional de cette crise.
Cette réalité rappelle que Ceuta constitue l'un des points de contact entre deux continents. Les dynamiques migratoires qui s'y expriment dépassent largement les frontières du Maroc. Elles traduisent des trajectoires individuelles très différentes, nourries par des contextes économiques, sociaux, politiques et sécuritaires propres à chaque pays d'origine. Regrouper ces parcours sous une seule lecture nationale conduirait à simplifier une réalité beaucoup plus complexe.
La coopération entre Rabat et Madrid a d'ailleurs permis le retour rapide d'une grande partie des ressortissants marocains. En revanche, la situation des migrants originaires d'autres pays africains obéit à des cadres juridiques différents, impliquant d'autres procédures administratives, d'autres responsabilités et, dans certains cas, une coopération avec les pays d'origine qui ne présente pas les mêmes mécanismes que celle existant entre le Maroc et l'Espagne. Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi, plusieurs jours après la crise, des milliers de personnes demeuraient encore à Ceuta.
L'épisode rappelle également les limites d'une approche qui ferait peser l'essentiel de la responsabilité sur un seul pays. Depuis plusieurs années, le Maroc renforce sa coopération avec l'Espagne et l'Union européenne dans la lutte contre les réseaux de traite des êtres humains et la gestion des flux migratoires. Les autorités marocaines rappellent néanmoins que le Royaume ne peut être considéré comme le « gendarme de l'Europe ». La gestion des migrations irrégulières suppose une responsabilité partagée entre les pays d'origine, de transit et de destination, ainsi qu'un engagement plus important de l'Union européenne dans les domaines du développement, des voies de migration légale, de la lutte contre les réseaux criminels et de l'appui aux capacités des partenaires africains.
La crise de Ceuta rappelle enfin que la migration est aujourd'hui un défi africain autant qu'européen. Le Maroc occupe une position singulière : il est à la fois pays d'origine, de transit et, de plus en plus, d'installation pour des migrants venus d'Afrique subsaharienne. Cette triple réalité confère au Royaume une responsabilité particulière, mais elle souligne également la nécessité d'une réponse continentale. Les politiques migratoires ne peuvent être dissociées des politiques de développement, de formation, d'investissement, de création d'emplois et d'intégration régionale. Autrement dit, la question n'est pas seulement de mieux gérer les frontières ; elle est aussi de créer, partout en Afrique, les conditions permettant à la mobilité de rester un choix plutôt qu'une nécessité
Au-delà de Ceuta : préparer la prochaine étape
À quelques semaines des élections législatives marocaines de septembre 2026, la crise de Ceuta invite à déplacer le débat public. La question n'est pas de savoir si le Maroc doit poursuivre son développement ; cette trajectoire est engagée depuis près de trois décennies. La véritable interrogation est désormais celle de la prochaine étape : comment faire en sorte que les transformations économiques, industrielles et sociales du Royaume se traduisent plus rapidement par des perspectives concrètes pour une génération dont les attentes évoluent à un rythme inédit ?
L'enjeu dépasse largement la seule question de l'emploi. Il concerne la qualité de l'éducation, l'adéquation entre les compétences et les besoins du marché du travail, l'accompagnement des jeunes en situation de décrochage, le développement de l'entrepreneuriat, l'accès au logement, la mobilité sociale, la santé mentale, ainsi que la préparation de la jeunesse aux mutations liées à l'intelligence artificielle, à la transition numérique et aux nouvelles formes d'organisation du travail. Les politiques de jeunesse ne peuvent plus être pensées de manière sectorielle ; elles doivent accompagner l'ensemble du parcours vers l'autonomie.
Mais cette réflexion dépasse le seul cas du Maroc. Elle interpelle également l'Espagne, l'Union européenne et, plus largement, l'ensemble des partenaires africains et méditerranéens. Les événements de Ceuta ont rappelé que les mouvements migratoires contemporains ne concernent ni une seule nationalité ni un seul pays. Parmi les personnes ayant tenté de rejoindre l'enclave figuraient également des ressortissants algériens et des migrants originaires de plusieurs pays d'Afrique subsaharienne, illustrant une dynamique migratoire qui dépasse largement les frontières marocaines. Cette réalité rappelle que les réponses à ces défis ne peuvent être uniquement nationales, mais doivent s'inscrire dans une approche régionale fondée sur la coopération, le développement et le partage des responsabilités.
Elle rappelle également qu'aucun pays ne peut, à lui seul, apporter une réponse durable à un phénomène aussi complexe. Le renforcement de la coopération entre le Maroc et l'Espagne a permis de gérer l'urgence, mais la stabilité à long terme suppose une responsabilité véritablement partagée. Cela implique une coopération plus étroite contre les réseaux criminels, une lutte coordonnée contre la désinformation, des voies de mobilité mieux organisées, ainsi qu'un investissement accru dans les politiques de développement et de création d'opportunités de part et d'autre de la Méditerranée. Dans cette perspective, le rappel constant des autorités marocaines selon lequel le Royaume ne peut être considéré comme le « gendarme de l'Europe » s'inscrit moins dans une logique de désengagement que dans un appel à un partage plus équilibré des responsabilités.
Au fond, la véritable leçon de Ceuta dépasse la migration elle-même. Elle révèle qu'au XXIᵉ siècle, le développement ne se mesure plus seulement à la croissance, aux infrastructures ou aux investissements. Il se mesure aussi à la capacité d'un pays à convaincre sa jeunesse que son avenir peut s'y construire. Dans une société où les aspirations circulent désormais à la vitesse des réseaux numériques, où les comparaisons sont permanentes et où les attentes se mondialisent, cette confiance devient sans doute la ressource stratégique la plus précieuse.
C'est pourquoi Ceuta ne devrait pas être retenue comme le symbole d'une crise passagère, mais comme un moment de lucidité collective. Non pas pour remettre en cause les progrès accomplis par le Maroc, ni pour nier les difficultés qui demeurent, mais pour rappeler qu'une politique de développement n'atteint pleinement son objectif que lorsque les citoyens — et d'abord les jeunes — s'y reconnaissent, y trouvent leur place et choisissent d'y construire leur avenir.
Karima Ghanem: La diplomatie civile au service des grandes causes marocaines !

Karima Rhanem est une figure emblématique de la diplomatie non gouvernementale au Maroc, ayant joué un rôle crucial dans le renforcement des capacités de la société civile, en particulier des jeunes, pour la prise de décision à l'échelle internationale. Elle participe également à des initiatives promouvant l'égalité des sexes et la lutte contre le mariage des mineurs, en sensibilisant les jeunes et en mettant en lumière des récits inspirants et des témoignages de femmes défendant leurs droits.Karima Rhanem est une experte marocaine primée en politiques publiques, communication et médias, avec plus de 20 ans d’expérience dans les droits humains, la gouvernance, l’égalité des genres, l’autonomisation des jeunes, la diplomatie citoyenne et la coopération internationale en Afrique, dans la région MENA et l’espace euro-méditerranéen. Elle est Présidente de l’International Center for Diplomacy (ICD), CEO d’Africa My Home et Global Senior Managing Editor de The New Africa Magazine.
Engagée en faveur du développement inclusif, elle conçoit et pilote des initiatives de coopération internationale, de plaidoyer, d’innovation sociale et de transformation numérique, notamment à travers l’intelligence artificielle au service de l’impact social. Écrivaine, poète, peintre et fondatrice de Kalia Mindset, elle a reçu plus de 40 distinctions internationales et figure parmi les femmes leaders les plus influentes d’Afrique depuis 2017.
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