La 7ème édition du Festival International Ajdir Izourane: «Le défi pour Khénifra...» Pr Mohammed Adil Ichou

«Le défi pour Khénifra ne réside plus dans la démonstration de ses ressources, mais dans le développement des institutions, des chaînes de valeur et des marchés capables de transformer ces ressources en emplois, en revenus, en investissements et en équité territoriale.» Pr Mohammed Adil Ichou À l'occasion du 25e anniversaire du Discours royal d'Ajdir, le Pr Mohammed Adil Ichou a proposé une analyse économique et territoriale du capital culturel immatériel de Khénifra, en posant une question centrale:
Comment transformer un territoire riche en ressources culturelles, naturelles et identitaires en un territoire capable de convertir ces ressources en valeur ajoutée, en revenus locaux, en investissements et en emplois durables? Le Professeur Mohammed Adil ICHOU est enseignant-chercheur en économie à l’École Supérieure de Technologie de Khénifra, qui fait partie de l’Université Sultan Moulay Slimane. Il assume plusieurs responsabilités pédagogiques et de coordination, notamment dans les secteurs du management des ressources humaines, de l’entrepreneuriat et du développement territorial.

Sa présentation est basée sur un concept puissant
La richesse d'un territoire ne se mesure pas uniquement par ses ressources, mais par sa capacité à organiser, valoriser et retenir localement une partie significative de la valeur produite.
L'analyse commence avec le Discours d'Ajdir du 17 octobre 2001, qui a reconnu l'amazighité comme une composante essentielle de la culture nationale et un patrimoine culturel vivant. Dans son intervention, le Pr Ichou propose de dépasser une interprétation strictement culturelle ou symbolique de ce discours. Il considère que la langue, la mémoire, les savoir-faire, les pratiques artisanales, le patrimoine immatériel et l'identité territoriale peuvent aussi être perçus comme un « capital culturel » pouvant contribuer au développement économique, à condition qu'ils soient protégés, documentés, transmis et intégrés dans des chaînes de valeur structurées.
Cette lecture est enrichie par les orientations du discours d’ouverture de l’année législative du 9 octobre 2026, qui place le territoire au centre de l’action économique. Le discours souligne l’équilibre entre la croissance économique et la justice sociale et territoriale, le rôle stratégique du secteur privé, l’intégration économique des jeunes, ainsi que la nécessité d’un diagnostic précis des problèmes propres à chaque région. Selon le Pr Ichou, cette approche s’aligne avec la logique du développement territorial fondé sur les spécificités locales : il ne s’agit plus d’appliquer uniformément les mêmes solutions, mais de développer des politiques adaptées aux ressources, contraintes et opportunités spécifiques à chaque territoire.
L'analyse de Khénifra repose également sur plusieurs indicateurs. La province comptait 370 240 habitants en 2024, contre 371 145 en 2014, ce qui indique une quasi-stagnation démographique sur dix ans. En même temps, le taux d'urbanisation a augmenté pour atteindre 66,08 %. Le taux de pauvreté multidimensionnelle est de 12 % en 2024, tandis que la moyenne régionale est de 9,8 %, et le taux de chômage provincial atteint 13,1 %, comparé à 12,5 % au niveau régional. Selon le Pr Ichou, ces données ne représentent ni un échec total ni une réussite complète : elles montrent plutôt que les avancées sociales réalisées doivent maintenant être soutenues par une capacité accrue à générer de la valeur et de l'emploi à partir des ressources locales.
Ce défi se reflète également dans la performance économique régionale. En 2023, le PIB par habitant de la région Béni Mellal–Khénifra était de 31 597 dirhams, contre 40 508 dirhams au niveau national, soit un écart d’environ 22%. En parallèle, la région profite d'une dynamique d’investissement notable, avec plus de 20,8 milliards de dirhams de projets approuvés en 2024 et plus de 13 700 emplois potentiels. La question posée n’est donc pas tant l’absence d’investissement, mais plutôt son intégration territoriale : dans quelle mesure ces investissements exploitent-ils les ressources propres à Khénifra, créent-ils des opportunités pour les entreprises locales et renforcent-ils les compétences et les chaînes de valeur du territoire?
Le secteur du tourisme illustre bien cette « fracture de valorisation ». Selon les données présentées, en 2022, Khénifra a enregistré environ 11 698 arrivées et 17 021 nuitées dans les établissements d’hébergement classés, tandis qu’Azilal a comptabilisé 46 596 arrivées et 76 454 nuitées. L'objectif de cette comparaison n'est pas de mettre en concurrence les deux provinces, mais de montrer qu'un potentiel naturel et culturel important ne se traduit pas automatiquement en retombées économiques. Pour le Pr Ichou, l'enjeu est de transformer un simple site touristique en une véritable expérience territoriale intégrant hébergement, restauration, guides, artisanat, produits locaux, patrimoine culturel, mobilité, numérique et commercialisation.
Dans ce contexte, il introduit le concept de « paradoxe de la richesse territoriale » : un territoire peut disposer de nombreuses ressources naturelles, culturelles et humaines tout en restant relativement pauvre en termes de revenus, d'emplois et d'investissements. Cela s'explique par le fait que les ressources ne se transforment en richesse que par un processus d'organisation, de qualité, de financement, de commercialisation et de gouvernance. Le défi pour Khénifra n'est donc pas tant de découvrir de nouvelles ressources que d'améliorer le taux de conversion de ses ressources actuelles en valeur économique réellement captée par le territoire.
L'intervention a pour but de penser en termes de «chaîne de valeur territoriale». Le processus est simple : une ressource locale doit être transformée en un actif structuré, puis en un produit ou service, accéder au marché, générer un revenu local et, finalement, contribuer à une dynamique de développement durable. Cela nécessite d'intervenir sur plusieurs maillons: protection du patrimoine, qualité, design, financement, formation, commercialisation numérique, marque territoriale et contractualisation entre acteurs. L'objectif est de réduire les fuites de valeur vers l'extérieur et d'accroître la part de richesse qui reste dans l'économie locale.
Pour soutenir cette approche, plusieurs expériences ont été mises en lumière. Le Géoparc M’Goun montre comment un patrimoine naturel et géologique peut être valorisé à travers des parcours, de l’interprétation et un tourisme responsable. Essaouira illustre comment une identité culturelle peut constituer la base d’un écosystème créatif intégrant festivals, entreprises, jeunes, production artistique et tourisme. Enfin, l’expérience japonaise One Village One Product démontre que des ressources locales bien identifiées, différenciées et valorisées peuvent devenir des outils de compétitivité territoriale.
Le message est clair: ces modèles ne sont pas conçus pour être reproduits, mais pour servir de référence afin de comprendre comment un territoire façonne sa singularité et la transforme en avantage économique.
Sur cette base, le Pr Ichou propose pour Khénifra un modèle intégré fondé sur cinq piliers :
le tourisme naturel et culturel,
l'artisanat et les produits du terroir,
les industries culturelles et créatives,
l'entrepreneuriat des jeunes,
et une gouvernance impliquant les collectivités, la région, les services déconcentrés, le secteur privé, les coopératives, l'université et la formation professionnelle.
Le développement territorial doit être perçu non pas comme une simple accumulation de projets indépendants, mais comme un réseau de relations où divers acteurs collaborent pour créer ensemble de la valeur.
Dans ce contexte, l'accent est également placé sur la gouvernance. La question essentielle ne devrait plus être simplement « qui finance ? », mais plutôt « qui dirige la chaîne de valeur ? ». Le territoire a besoin d'une coordination claire, de responsabilités définies, d'objectifs mesurables, de données partagées, et d'une évaluation régulière des résultats. Le Pr Ichou recommande donc l'élaboration de contrats territoriaux autour de chaînes de valeur clairement identifiées, afin de passer d'une logique de projets isolés à une approche centrée sur la performance territoriale.
Pour finir, l'analyse identifie cinq priorités :
cartographier les actifs territoriaux de Khénifra ;
choisir deux ou trois chaînes de valeur à piloter ;
établir un cadre de contractualisation entre les acteurs ;
renforcer l'intégration de l'université et de la formation dans le développement économique local ;
et développer progressivement une marque territoriale basée sur la qualité, l'origine et une identité crédible.
La conclusion résume cette perspective en quatre transitions : passer de la spécificité à l’avantage territorial, du site à l’expérience, du produit à la chaîne de valeur et de la croissance à la justice territoriale. L'idée exprimée est que Khénifra n'a plus à prouver la richesse de son patrimoine culturel et naturel; le véritable enjeu est désormais de transformer cette richesse en une valeur économique durable, tout en conservant localement une plus grande part des bénéfices engendrés.




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