International Crisis Group: l’analyse des conflits ou l’ingénierie de l’influence?... By - Fahd ELBERRAK
- gherrrabi
- 28 oct. 2025
- 5 min de lecture

Cet article réexamine deux publications de l’International Crisis Group (ICG) sur le Sahara marocain — l’Alerte n° 96 (20 octobre 2025) et le Rapport n° 247 (29 novembre 2024) — et soutient qu’elles s’écartent de la neutralité attendue d’un médiateur en adoptant un cadrage proche des thèses algériennes.
By: Fahd ELBERRAK: Expert en Intelligence et Guerre Économique
Ce biais, loin de favoriser la désescalade, rigidifie les positions et amoindrit l’utilité de ces documents comme base partagée pour les décideurs. L’ICG a pourtant bâti sa réputation sur l’enquête opérationnelle, la pluralité des sources et des recommandations pragmatiques ; or, les deux textes confrontent insuffisamment les narratifs, explorent mal les causes profondes et négligent des zones de convergence, au point d’élever un récit unique au rang de cadre dominant. Un tel choix réduit l’objectivation des désaccords, brouille la traçabilité des éléments factuels et fige la lecture du conflit. Parce que les analyses de l’ICG influencent réellement les politiques publiques, il ne s’agit pas d’un simple défaut de méthode : ce biais peut, malgré lui, orienter des architectures de décision. À noter enfin que jeudi prochain, 30 octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies doit se réunir sur le dossier du conflit fictif du Sahara Marocain ; tous les membres permanents se dirigeront probablement vers un soutien explicite à la proposition marocaine du plan d’autonomie comme seule solution réaliste et crédible, au regard de la dynamique onusienne d’octobre et des prises de position récentes.
Le traitement des incidents et frictions paraît aligné sur une narration sécuritaire d’inspiration algérienne, là où une investigation équilibrée exigerait un regard à «multi-lentilles». Par «multi-lentilles», on entend au minimum l’articulation d’une lecture sécuritaire (typologie des incidents, logistique des zones tampons, dynamique des armements et des flux), d’une lecture politico-diplomatique (séquences onusiennes, positions formelles des capitales, signaux envoyés par les ouvertures de consulats) et d’une lecture socio-économique transfrontalière (chaînes d’approvisionnement, trafics, vulnérabilités des populations mobiles). Cette approche impose la comparaison systématique des versions, la triangulation des sources et l’établissement d’inférences stables. En l’absence de ce pluralisme méthodique, l’analyse glisse vers le plaidoyer, même si elle prétend s’en défendre.
La qualification de « radicales » attribuée par l’Alerte n° 96 à certaines positions marocaines — ajustement ou réévaluation du mandat de la MINURSO, qualification d’actes du Polisario, révision de certains paramètres procéduraux — procède d’une lecture réductrice. Vue sous l’angle des politiques publiques, la palette d’options évoquées relève d’un État qui assume la protection de sa souveraineté et de son intégrité territoriale tout en cherchant une issue politique réaliste. Qualifier mécaniquement ces options de «durcissement» sans en situer les motifs, les effets attendus et les garde-fous institutionnels fragilise l’équilibre analytique ; c’est confondre l’affirmation d’une ligne de fond avec une stratégie d’escalade. À l’inverse, un examen rigoureux devrait distinguer ce qui relève de l’ajustement instrumenté au service d’un compromis durable de ce qui constituerait un véritable saut qualitatif vers la confrontation.
La proposition marocaine du plan d’autonomie sous sa souveraineté reste, dans cette perspective, sous-appréciée. Proactive et responsable dans son économie politique, elle s’est renforcée au fil des années par des soutiens diplomatiques multiples, visibles notamment dans l’ouverture de consulats à Laâyoune et à Dakhla et dans des prises de position de partenaires clés. La réduire à une option parmi d’autres, voire la minorer, revient à évacuer un pivot de la séquence onusienne engagée depuis 2007, dont la grammaire privilégie une «solution politique réaliste, pragmatique et durable». S’il est légitime de débattre des modalités concrètes d’un plan d’autonomie, le cœur de l’option — plan d’autonomie sous souveraineté — s’inscrit dans le cadre international mobilisé depuis près de deux décennies. L’ignorer, c’est faire l’impasse sur ce qui constitue, dans les faits, la base la plus opérationnelle pour toute négociation. Sur ce point, la trajectoire consulaire constitue désormais un indicateur robuste : plus d’une vingtaine de consulats ont été ouverts à Dakhla et à Laâyoune depuis 2019 (Sahara Marocain occidental), signalant un alignement croissant d’États africains, arabes et caribéens sur la légitimité et l’opérationnalité du plan d’autonomie.
Un angle mort majeur concerne la présentation de l’Algérie comme simple « observatrice ». Une telle catégorisation ne correspond ni aux réalités politiques ni aux évidences sur le terrain : l’hébergement et le soutien accordés au Polisario, la centralité d’Alger dans les enchaînements diplomatiques ou sécuritaires, et sa capacité d’influence sur les trajectoires d’escalade ou d’apaisement. Concentrer l’essentiel des injonctions sur le Maroc, le Polisario et des acteurs tiers, tout en exonérant de fait l’Algérie d’obligations symétriques, introduit un déséquilibre incompatible avec une ingénierie de règlement globale. L’équité procédurale commande, a minima, d’assigner à chaque partie des responsabilités comparables, ne serait-ce que pour créer les incitations adéquates au compromis.
La référence à une «autodétermination crédible», telle qu’énoncée dans l’Alerte n° 96, reste en outre insuffisamment définie. Sans paramètres transparents — corpus juridique applicable, conditions de consultation, garanties de sécurité, séquencement institutionnel, mécanismes de vérification —, la notion devient indéfiniment extensible et donc instrumentalisée. Un seuil mouvant de «crédibilité» permet, en pratique, de relever constamment les exigences, de bloquer les fenêtres d’opportunité et de condamner toute option médiane. À l’inverse, la stabilisation de critères connus de tous, discutés en amont et mesurables, offrirait une rampe de sortie au fardeau sémantique de «l’autodétermination» tout en s’alignant sur l’esprit des résolutions post-2007.
La dimension sécuritaire non conventionnelle est, elle aussi, insuffisamment intégrée. Les dynamiques associées aux camps de Tindouf, les interconnexions sahéliennes, les économies criminelles (armes, stupéfiants, traite), les recrutements et flux transfrontaliers relèvent d’une profondeur systémique qui dépasse largement le face-à-face Maroc–Algérie. Les ignorer revient à prendre pour un état d’équilibre ce qui n’est qu’un « calme de surface » : une apparente faiblesse du nombre d’incidents déclarés qui masque une inertie stratégique, externalise les risques vers l’arc sahélo-saharien et retarde les décisions de fond. Dans ce contexte, la MINURSO tend à être traitée comme un totem stabilisateur. Or, dramatiser l’escalade potentielle en cas d’ajustement de son mandat peut, paradoxalement, sanctuariser l’inertie et reconduire le statu quo, alors même qu’une fine réingénierie de paramètres pourrait servir une issue politique mieux arrimée aux réalités de terrain.
La cohérence d’ensemble appelle donc un réajustement méthodologique. D’abord, restaurer la pluralité des sources, en croisant systématiquement documents onusiens, déclarations officielles, observations de terrain et indicateurs diplomatiques (consulats, alignements publics, formats de dialogue). Ensuite, expliciter la boîte à outils conceptuelle : dire ce qui est entendu par «autodétermination crédible», par «calme de surface», par «multi-lentilles», avec des critères observables. Enfin, symétriser les obligations : une médiation utile doit pouvoir attacher à chaque acteur des engagements vérifiables, modulés en séquences, pour que les avancées d’une partie soient conditionnées à des gestes réciproques des autres.
Il serait inexact, pour autant, de nier tout apport de l’ICG. Deux points de convergence méritent d’être rappelés. Premièrement, la nécessité de prévenir tout engrenage militaire direct demeure une ligne rouge partagée; elle justifie le maintien d’un cadre onusien capable d’absorber les tensions. Deuxièmement, l’intérêt d’un séquencement diplomatique pragmatique, évitant les chocs frontaux et créant des marges de négociation, est une intuition juste. Mais la valeur de ces convergences dépend de la qualité du cadrage : sans pluralité des sources, sans symétrie des responsabilités et sans définition opérationnelle des concepts-clés, la médiation s’expose à n’être qu’une neutralité performative, c’est-à-dire une neutralité d’apparence contrebalançant mal des biais structurels.
Au total, une lecture rigoureuse conduit à considérer que les deux publications de l’ICG contribuent à reconduire un statu quo qui ne dit pas son nom. Minorer la centralité du plan d’autonomie sous souveraineté marocaine, sur-solliciter le Maroc en concessions, déresponsabiliser le Polisario et minorer le rôle de l’Algérie ne peut, à terme, qu’affaiblir la crédibilité du dispositif. Restaurer la confiance suppose de revenir à l’étalon qui a fait la notoriété de l’ICG: pluralité méthodique, symétrie des obligations, intégration de la profondeur sahélo-saharienne et appui à une solution politique réaliste. À ces conditions, la médiation peut cesser d’entretenir un calme de surface et redevenir un levier de règlement.



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