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El Mansouri et la force de la légitimité constitutionnelle... By- Karima Rhanem analyste politique et diplomatique

il y a 15 minutes
9 min de lecture
Au delà des quotas la légitimité vient des urnes et de la Constitution
Par: Karima Rhanem  analyste politique et diplomatique
Fatima Ezzahra El Mansouri n'a pas été nommée à la tête du gouvernement parce qu'elle est une femme.

Elle a été nommée après la victoire du Parti authenticité et modernité, arrivé premier aux élections législatives avec 97 sièges sur 395. Conformément à l'article 47 de la Constitution de 2011, SM le Roi Mohammed VI a choisi une personnalité appartenant au parti arrivé en tête et l'a chargée de former le nouveau gouvernement.

Son genre donne à l'événement sa dimension historique. Le résultat électoral et la Constitution lui donnent sa légitimité.

Le Maroc n'a pas créé une procédure d'exception afin de produire un symbole de modernisation. Le symbole est né de l'application de la procédure constitutionnelle ordinaire. C'est précisément ce qui lui confère sa force politique.

La logique constitutionnelle du choix

L'article 47 désigne le parti au sein duquel le chef du gouvernement doit être choisi. Il ne prévoit pas que la personne nommée soit nécessairement le secrétaire général, le président ou le candidat officiellement déclaré de cette formation.

La fonction de coordinatrice de la direction collective du PAM exercée par El Mansouri lui donnait une position politique forte. Sa victoire dans la circonscription de Marrakech-Sidi Youssef Ben Ali lui apporte une légitimité électorale personnelle. Mais la base constitutionnelle de sa nomination demeure la première place nationale du PAM.

La décision associe ainsi le choix des électeurs, l'organisation interne du parti vainqueur et la compétence constitutionnelle exercée par SM le Roi Mohammed VI.

Elle prolonge également une pratique amorcée en 2011. Abdelilah Benkirane avait été nommé chef du gouvernement après les victoires du PJD en 2011 et 2016. Lorsque les négociations de 2016 avaient abouti à une impasse, Saadeddine El Othmani avait été nommé au sein du même parti arrivé en tête.

La fonction était donc restée au parti vainqueur, mais le choix d'El Othmani relevait aussi de la décision de SM le Roi Mohammed VI, prise dans le cadre des pouvoirs que lui confère la Constitution. L'article 47 détermine l'origine partisane du chef du gouvernement; la nomination de la personne demeure une décision constitutionnelle royale.

Aziz Akhannouch avait ensuite été nommé après la victoire du RNI en 2021. Avec El Mansouri, cette relation entre les urnes et la formation de l'exécutif est maintenue, tandis qu'une limite historique disparaît.

Cette nomination s'inscrit aussi dans une trajectoire de réformes soutenue par SM le Roi Mohammed VI. Le Code de la famille de 2004 a élargi les droits des femmes, et le Souverain a engagé sa révision actuelle afin d'adapter le droit aux évolutions sociales et aux principes constitutionnels. Des nominations royales ont également placé des femmes à la tête d'institutions majeures: Zineb El Adaoui à la Cour des comptes, Amina Bouayach au Conseil national des droits de l'Homme, Latifa Akharbach à la Haute Autorité de la communication audiovisuelle et Rahma Bourqia au Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique. La nomination d'El Mansouri est inédite par son niveau, mais elle ne surgit pas dans un vide institutionnel.

Les consultations ont commencé mais rien n'est acquis

La nomination n'équivaut pas à l'investiture du gouvernement. Conformément à l'article 88, le programme gouvernemental doit obtenir la confiance de la majorité absolue de la Chambre des représentants, soit 198 députés. Avec ses 97 sièges, le PAM doit en réunir au moins 101 supplémentaires.

El Mansouri a ouvert les consultations le 30 septembre en recevant d'abord le RNI, qui dispose de 66 sièges, puis l'Istiqlal, qui en compte 65. La reconduction des trois partis de la majorité sortante donnerait 228 sièges et constituerait la solution la plus confortable sur le plan numérique.

Ces rencontres ont confirmé l'ouverture des négociations, non la conclusion d'un accord de coalition. Chaque parti doit encore arrêter sa position dans ses propres instances et négocier le programme, la répartition des responsabilités et les conditions de la solidarité gouvernementale.

Ces hésitations prolongent les tensions de la campagne. Le PAM et le RNI se sont mutuellement attribué une partie des insuffisances de l'équipe sortante, notamment sur les prix et les politiques sociales. El Mansouri a ensuite affirmé que son parti ne poserait aucune ligne rouge et que la page de la campagne était tournée.

Les consultations ne se limitent pas aux anciens partenaires. Selon plusieurs sources médiatiques, Abdelilah Benkirane a accepté le principe d'une rencontre après un appel téléphonique d'El Mansouri. Le PJD ayant déjà choisi l'opposition, ce contact rapporté ne peut être interprété comme un revirement. Il peut tout autant relever de la courtoisie institutionnelle et d'une volonté d'entendre les principales forces parlementaires.

D'autres scénarios restent possibles. Une alliance réunissant le PAM, l'Istiqlal et le Mouvement populaire disposerait de 191 sièges et devrait encore trouver au moins sept voix. Une délégation du Mouvement populaire devait être reçue le meme jour. Le communiqué de son bureau politique publié après le scrutin évaluait les résultats sans engager définitivement le parti dans la majorité ou dans l'opposition. Ses 29 sièges lui confèrent néanmoins un poids réel dans la négociation.

L'enjeu ne consiste donc pas seulement à atteindre 198. Il s'agit de construire une majorité capable d'expliquer son projet et de conserver sa cohérence après la répartition des responsabilités.

Les 17 victoires qui changent la lecture du scrutin

La nouvelle Chambre comptera 107 femmes, contre 96 lors de la législature précédente. Elles représenteront 27,1 pour cent des 395 députés, une progression réelle qui demeure éloignée de la parité.

Le mécanisme régional reste déterminant: 90 des 107 élues ont obtenu leur siège dans les circonscriptions réservées aux candidatures féminines.

La donnée la plus significative vient des circonscriptions locales, où les femmes affrontent directement des candidats masculins. Dix-sept y ont été élues, contre six en 2021. Le nombre de sièges régionaux étant resté fixé à 90, toute l'augmentation nette de la représentation féminine provient des victoires locales.

Le PAM compte sept de ces 17 élues et le RNI quatre. Ensemble, ils concentrent près de 65 pour cent des victoires féminines locales. Les six autres sièges reviennent à autant de formations.

Plusieurs gagnantes disposaient déjà d'un capital politique important: mandat parlementaire, responsabilité territoriale, fonction gouvernementale ou position dirigeante au sein d'un parti. Le résultat confirme donc la capacité des femmes à remporter des circonscriptions ouvertes, sans encore démontrer une ouverture généralisée aux nouvelles candidates.

Les données électorales officielles recensent 2 658 candidates, dont 875 dans les circonscriptions locales. Les femmes dirigeaient 121 des 1 615 listes locales, soit 7,49 pour cent. Les 17 victoires obtenues parmi ces 121 listes conduites par une femme correspondent à un taux de réussite d'environ 14,0 pour cent.

Ce taux ne peut pas être appliqué indistinctement à toutes les circonscriptions, dont la compétitivité varie. Il suffit néanmoins à remettre en cause l'argument d'une moindre éligibilité des femmes. Le principal obstacle intervient avant le vote, lorsque les partis décident à qui attribuer les circonscriptions gagnables, les moyens de campagne et l'appui organisationnel.

Ce que l'observation révèle autour du vote

Le dispositif d'observation a mobilisé 3 006 observatrices et observateurs accrédités: 783 relevant du Conseil national des droits de l'Homme, 2 023 représentant des ONG marocaines et environ 200 issus d'organisations internationales, régionales et de représentations diplomatiques.

Leurs analyses éclairent des dimensions différentes de la participation féminine. Le Conseil national des droits de l'Homme fournit les données institutionnelles sur les candidatures, la conduite des listes et les conditions générales du scrutin. Il constate une progression modeste des candidatures féminines locales, passées de 762 en 2021 à 875 en 2026, sans transformation comparable dans la direction des listes.

Le baromètre de l'Association démocratique des femmes du Maroc examine la responsabilité des partis. Il prend en compte leurs engagements, la transparence des investitures, l'accompagnement matériel des candidates, l'accès à la communication et la prévention des violences politiques. Son apport analytique consiste à déplacer le regard du nombre de candidatures vers la qualité des chances réellement offertes par les partis, notamment dans les circonscriptions locales compétitives.

Le Forum Zahra pour la femme marocaine s'est intéressé au climat de campagne. Il a signalé une faible visibilité des femmes, particulièrement des jeunes candidates, ainsi que des atteintes à la réputation, des violences symboliques et des intrusions dans la vie privée sur les plateformes numériques. Ces observations sont préliminaires et ne constituent pas des taux nationaux définitifs, mais elles documentent les pressions supplémentaires auxquelles certaines candidates sont exposées.

Le Tissu associatif pour l'observation des élections a constaté, dans son échantillon, l'absence de femmes sur les tribunes de 20 pour cent des rassemblements électoraux observés. Dans 26 pour cent des cas, des femmes présentes sur la tribune n'ont pas pris la parole. Le réseau a également enregistré un cas de violence ou de discrimination visant une candidate ou une électrice.

Le déséquilibre se prolongeait dans la gestion des bureaux de vote: 93 pour cent des présidences observées étaient exercées par des hommes, contre seulement 7 pour cent par des femmes.

Le Centre international pour la diplomatie a relevé une tendance comparable dans les médias. Les questions relatives aux femmes ont été abordées et la couverture quotidienne de la campagne a donné une certaine visibilité aux candidates. En revanche, les émissions spéciales de débat consacrées aux élections et à l'analyse des programmes sont restées très largement masculines.

Les femmes têtes de liste étaient presque absentes de ces plateaux. Deux femmes dirigeant des partis non représentés au Parlement ont participé à ces programmes, ainsi qu'une représentante d'un parti de la majorité, mais l'essentiel des invités appelés à discuter des alliances et des politiques publiques étaient des hommes.

La visibilité médiatique ne relève pas seulement de la communication. Elle participe à la construction de l'autorité politique. Une femme peut être candidate sur le bulletin tout en restant absente des espaces où l'on interprète le scrutin et où l'on définit les enjeux nationaux.

Les différentes observations convergent donc vers une même conclusion: le quota agit sur l'accès aux sièges, mais il ne corrige pas automatiquement les déséquilibres dans les investitures, les tribunes de campagne, les studios de télévision, la gestion des bureaux de vote ou l'accès aux ressources politiques.

La composition du gouvernement comme premier indicateur

Le nombre de femmes ministres sera observé. La nature des portefeuilles qui leur seront confiés le sera davantage.

Un gouvernement peut afficher une présence féminine importante tout en maintenant les finances, l'investissement, l'agriculture, les infrastructures, l'industrie et les principaux arbitrages administratifs sous contrôle masculin.

La transformation deviendra plus substantielle lorsque les femmes exerceront leur autorité dans les secteurs qui décident des budgets, élaborent les normes et orientent les investissements à long terme.

El Mansouri ne constituera pas seule son équipe. Les partenaires négocieront les portefeuilles et proposeront des profils. Les ministres seront nommés par SM le Roi Mohammed VI sur proposition de la cheffe du gouvernement, conformément à l'article 47.

La composition finale permettra donc de mesurer à la fois son autorité dans la négociation et l'engagement réel de ses partenaires en faveur d'un partage plus équilibré du pouvoir.

Un acquis diplomatique fondé sur la légitimité

Le Maroc devient le deuxième pays arabe, après la Tunisie, à placer une femme à la tête du gouvernement. En nombre de personnes, El Mansouri est la troisième femme arabe à exercer cette fonction: la Tunisie avait auparavant nommé Najla Bouden puis Sarra Zaafrani Zenzri, en fonctions depuis le 21 mars 2025.

L'intérêt diplomatique ne réside pas uniquement dans la nouveauté. Il tient à la manière dont cette évolution s'est produite: par les élections, la compétition entre les partis et l'application de la Constitution.

Le Maroc peut ainsi présenter la stabilité institutionnelle et l'évolution politique comme deux dynamiques complémentaires. Cette nomination corrige également une représentation extérieure dans laquelle les femmes de la région apparaissent souvent comme les destinataires des réformes plutôt que comme les conceptrices des politiques publiques.

Selon le Centre international pour la diplomatie, ce moment est une opportunité pour renforcer l'influence institutionnelle du Maroc, et non comme un simple exercice d'image. La crédibilité internationale dépendra du gouvernement formé, des responsabilités réellement exercées par les femmes et des résultats obtenus.

Les résultats décideront de l'héritage

Le prochain gouvernement hérite d'une participation électorale de 38,02 pour cent, contre un peu plus de 50 pour cent en 2021, pour un corps électoral d'environ 15,8 millions d'inscrits. Restaurer la confiance dans la politique fait donc partie du travail de gouvernement; ce n'est pas une simple question de communication.

L'emploi, le pouvoir d'achat, l'école, la santé et les inégalités territoriales détermineront la perception de la nouvelle majorité. Au deuxième trimestre de 2026, le taux de participation des 15-24 ans à la main-d'œuvre n'était que de 22,9 pour cent selon la nouvelle enquête du HCP.

La participation économique des femmes constituera un autre test. Au deuxième trimestre de 2026, leur taux de participation à la main-d'œuvre atteignait 18,1 pour cent, contre 66,5 pour cent pour les hommes. Le chômage au sens strict s'établissait à 14,8 pour cent chez les femmes et à 8,1 pour cent chez les hommes. Le HCP précise que la nouvelle série EMO2026 n'est pas directement comparable à l'ancienne Enquête nationale sur l'emploi.

Le fait qu'une femme dirige le gouvernement ne garantit pas automatiquement des politiques favorables à toutes les femmes. Il offre toutefois la possibilité d'intégrer la garde des enfants, la mobilité, l'accès au financement, l'entrepreneuriat et l'égalité professionnelle dans la stratégie économique.

Le gouvernement devra également traduire l'initiative royale de révision du Code de la famille en une législation cohérente et en une application effective. L'enjeu dépassera le texte pour inclure la pratique judiciaire, la formation des professionnels, l'accès à la justice et l'harmonisation avec les lois connexes.

Le gouvernement devra aussi concilier les investissements liés à la Coupe du monde 2030, avec la demande de services publics plus efficaces. Leur légitimité dépendra des emplois, de la mobilité, de la connectivité territoriale et des équipements durables qu'ils laisseront après la compétition.

La rareté de l'eau imposera des arbitrages encore plus difficiles après plusieurs années de sécheresse. Le Maroc vise à couvrir 60 pour cent de ses besoins en eau potable par le dessalement à l'horizon 2030. Les infrastructures sont indispensables, mais elles ne remplaceront ni la régulation des nappes, ni une irrigation plus efficace, ni les choix concernant les productions fortement consommatrices.

La nomination d'El Mansouri a déjà changé l'histoire politique marocaine. La coalition qu'elle construira, l'autorité qu'elle saura exercer et les responsabilités qu'elle confiera aux femmes comme aux hommes détermineront si elle change également la structure du pouvoir.

La Constitution a ouvert la voie. L'action gouvernementale dira jusqu'où le Maroc avancera au-delà des quotas.

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